Aimons les tous !

L'amour peut-il être sélectif ? Une lecture de lévitique 19, 33-34

Prédication sur Lévitique 19,33-34

Levitique 19, 33-34 33

Traduction Louis Segond 1910 :

33Si un étranger vient séjourner avec vous dans votre pays, vous ne l’opprimerez point. 34Vous traiterez l’étranger en séjour parmi vous comme un indigène du milieu de vous; vous l’aimerez comme vous-mêmes, car vous avez été étrangers dans le pays d’Égypte. Je suis l’Éternel, votre Dieu.

Traduction Nouvelle Bible Segond :

33Si un immigré vient séjourner avec vous dans votre pays, vous ne l’exploiterez pas. 34Vous traiterez l’immigré qui séjourne avec vous comme un autochtone d’entre vous ; tu l’aimeras comme toi-même, car vous avez été immigrés en Egypte. Je suis le Seigneur (YHWH), votre Dieu.

Traduction TOB 2010 :

33 Quand un émigré viendra s’installer chez toi, dans votre pays, vous ne l’exploiterez pas ; 34cet émigré installé chez vous, vous le traiterez comme un indigène, comme l’un de vous ; tu l’aimeras comme toi-même ; car vous-mêmes avez été des émigrés dans le pays d’Egypte. C’est moi, le SEIGNEUR, votre Dieu.

Remarque de traduction :

rg’ (guér) peut se traduire « émigré », « immigré », « exilé » ou « étranger » ; le terme désigne une personne qui vit sans statut dans une société qui n’est pas la sienne.

Prédication

Le texte de Lévitique 19,33-34 se trouve au cœur du « code de sainteté », au milieu de prescriptions sur les moissons, les sacrifices et les vêtements…

Or, voici deux versets qui peuvent interroger presque mot pour mot nos débats contemporains sur l’immigration.

Si ce texte nous dérange, c’est peut-être justement qu’il n’est pas destiné à nous rassurer, mais à nous déplacer. Nous savons bien sûr que le Lévitique est un texte ancien, façonné par une communauté en construction sociale, avec ses tensions et ses limites. Mais, dans ce recueil ancien, nous trouvons une intuition éthique d’une radicalité que nos législations modernes n’ont pas encore saisie, plus de deux mille cinq cents ans plus tard…

« Il sera pour vous comme un autochtone (indigène) parmi vous, et tu l’aimeras comme toi-même. » Trois pistes, ce matin, pour laisser ce texte nous travailler : l’égalité de traitement que nos lois n’ont pas réalisée ; l’étranger qui n’est pas toujours celui que nous croyons ; et enfin cette étrangeté en nous qui, peut-être, nous rapproche de l’étranger.

L’égalité de traitement : loin d’être réalisée aujourd’hui !

Le code de sainteté ne fait pas dans la nuance. Quelques chapitres plus haut, la même collection législative l’affirme sans détour : « vous aurez une même loi pour l’étranger comme pour l’indigène ». Une même loi. Pas une loi à deux vitesses, pas un statut de tolérance renouvelé au gré des circulaires, pas une précarité organisée : une seule loi pour tous ceux qui habitent le même sol.

Comparons ce précepte avec nos réalités d’aujourd’hui. Nos pays ont mis en place des législations complexes pour réglementer l’immigration, et rien n’est illégitime en soi dans cette tâche : un État organise ses frontières, c’est sa fonction, et l’ordre public est un bien pour tous, y compris pour les plus vulnérables. Mais à y regarder de près, ces législations succombent parfois à de véritables excès, et elles creusent des clivages que le Lévitique précisément interdit. Entre le citoyen et le résident permanent, entre le résident et le requérant d’asile, entre le requérant et le sans-papiers, se superposent des statuts, des délais d’attente interminables, des restrictions de droits, des zones grises juridiques. L’étranger n’est pas toujours « maltraité » au sens brutal du terme (du moins pas toujours) mais il est traité autrement, c’est-à-dire inégalement. Et le texte biblique, lui, voit dans cette inégalité une maltraitance.

Le verset 33 ajoute une clause redoutable : « vous ne l’exploiterez point ». Or l’exploitation est précisément ce que rend possible la précarité. Quand un requérant d’asile attend pendant des mois l’examen de sa demande, les mains liées quant au travail, il devient la proie facile d’employeurs sans scrupule : salaires au-dessous du minimum, heures non déclarées, licenciements du jour au lendemain sans recours. Et que dire des sans-papiers, livrés au chantage du statut ? Se plaindre, c’est risquer la dénonciation, l’expulsion. Des témoignages existent, recueillis ici et là dans nos villes, à quelques rues de nos temples : travailleurs sans papiers acceptant ce qu’aucun de nous n’accepterait, subissant parfois jusqu’à des atteintes à leur vie privée (contrôles, fichages, menaces).

L’interdiction d’exploitation du verset 33 est, aujourd’hui encore, une loi en attente d’application.

Alors posons-nous la question que le texte pose : qu’est-ce qui changerait dans notre rapport aux émigrés si nous nous mettions à pratiquer l’égalité de traitement voulue par « le Seigneur, notre Dieu » ?

D’abord, cela dégagerait des droits pour l’étranger : droit à une procédure digne et rapide, droit à la protection du travail indépendamment du statut, droit à la vie privée et à la vie de famille, droit de contribuer à la vie commune sans crainte.

Mais, et c’est la force du texte biblique que l’on oublie souvent, cela dégagerait aussi des devoirs pour l’étranger lui-même : car « une même loi » signifie aussi participation aux obligations communes, fiscales, sociales, civiques. Le Lévitique ne fait pas de l’étranger une victime passive à protéger ; il en fait un membre de la communauté, avec ce que cela implique de réciprocité. L’égalité n’est pas de la compassion ; elle est une reconnaissance mutuelle.

Et cela dégagerait enfin des devoirs pour nous, les «natifs ou autochtones » : celui de vérifier que nos lois, même nécessaires, ne créent pas ces classes de vulnérabilité que Dieu précisément interdit ; celui de témoigner, de recueillir les voix des exploités, de les faire entendre là où elles ne portent pas.

« Car vous avez été étrangers dans le pays d’Égypte. » Nous n’avons pas été esclaves en Égypte, dira-t-on avec un sourire. Mais la mémoire est une chose étrange : elle se transmet même sans les faits. Et surtout, chacun de nous connaît, d’une manière ou d’une autre, l’expérience de l’étrangeté. Si un jour notre propre génération devient étrangère, parce que vieillissante, dépendante, déplacée, à son tour hébergée par d’autres dans des EHPAD, comment pourrons-nous exiger d’être traités « comme des indigènes » si nous n’avons pas nous même adopté cette éthique du soin de l’autre, quel qu’il soit ?

L’étranger n’est pas toujours celui qu’on croit : une histoire

Je vais maintenant vous raconter une histoire. Elle a été rapportée par l’écrivain suisse Peter Bichsel, et elle s’est déroulée dans une cantine, quelque part en Europe.

Un jour, une dame âgée, retraitée, entre dans la cantine. Elle est un peu perdue. Elle va chercher au comptoir un grand bol de soupe, se dirige vers une petite table libre, pose sa soupe sur la table et remarque qu’elle a oublié de prendre une cuillère. Elle retourne chercher une cuillère et, lorsqu’elle revient à sa petite table, un étranger gigantesque y est assis et mange sa soupe. Totalement intimidée, la dame s’assoit à la table, tente de parler avec l’homme assis en face d’elle, mais il ne comprend pas un mot. Finalement, la vieille dame plonge sa cuillère dans le bol et mange aussi un peu de sa soupe. Alors, l’homme glisse le bol au milieu de la table, et ils mangent ensemble. Ils échangent un sourire. Les autres clients observent cet étrange couple qui mange dans le même bol. Puis l’homme se lève, va chercher une escalope avec des pommes frites et pose aussi l’assiette au milieu de la table. La vieille dame est ainsi dédommagée de sa perte. Ils mangent dans la même assiette, échangent un sourire et se réjouissent. Lorsque l’assiette est vide, l’homme se lève, prend congé de la dame par un signe de tête et s’en va — très rapidement, remarquent les spectateurs.

Après quelques secondes, la dame s’écrie : « Mon sac à main a disparu, et mon manteau aussi ! »

Quelques-uns tentent de rattraper l’homme, mais on ne le trouve nulle part, et déjà, on appelle la police. Tout le monde est consterné, la vieille dame désespérée. Mais quelqu’un dit alors : « Là, à cette autre table, il y a un manteau et un sac à main » — et c’est bien le sac à main de la vieille dame. Et sur la table, il y a encore sa soupe qui attend.

Elle s’était trompée de table. Ce n’est pas l’homme qui avait mangé sa soupe. C’était elle qui avait mangé la soupe de l’homme.

Cette petite scène est une mise en scène presque parfaite de notre texte. Regardez tout ce qu’elle déconstruit.

La dame regarde l’étranger, et que voit-elle ? Elle voit quelqu’un qui « prend sa place », qui « mange sa soupe », qui « ne comprend pas sa langue » — elle voit un prédateur potentiel. Tous les préjugés qui compliquent les relations entre indigènes et émigrés sont là, muets, dans son regard intimidé. Elle est même prête, pour maintenir son préjugé, à réécrire la réalité : elle s’assoit et mange « sa » soupe dans le bol de l’autre, convaincue qu’on lui a volé la sienne. Et quand l’homme part vite, parce qu’il a fini, tout simplement, le préjugé se referme comme un piège : il a volé son sac, évidemment, appelez la police.

Mais l’imprévu de la rencontre travaille en silence. L’homme, lui, n’a pas de préjugé : il voit une vieille dame seule qui vient de plonger sa cuillère dans son bol. Et que fait-il ? Il glisse le bol au milieu de la table. Il partage. Il va chercher une escalope, et la pose au milieu. Il donne plus qu’il ne prend. Il est, au sens exact du Lévitique, en train de traiter cette femme « comme un indigène » : sans calcul, sans méfiance, avec ce sourire qui dit « tu es chez toi ici, comme moi ». La scène s’inverse : celle qui croyait être la victime était l’hôte de mauvaise foi ; celui qu’elle tenait pour l’intrus était l’hôte véritable. Et le dénouement, le sac à main intact sur l’autre table, la soupe qui attend, renverse les rôles une dernière fois : c’est elle qui était l’étrangère, la déplacée, celle qui s’était trompée de table. Comme une étrangère dans un pays qui n’était pas le sien, et qui avait été accueillie sans le savoir.

Voilà ce que font les rencontres véritables : elles viennent déconstruire nos certitudes et les « inverser », de manière libératrice, en situations inattendues d’accueil et de reconnaissance réciproque. L’étranger n’est pas toujours celui que l’on croit. Parfois, c’est nous qui sommes l’étranger, et c’est l’autre qui nous aime « comme nous-mêmes » avant même que nous ayons compris ce qui se passe.

Combien de fois nous trompons-nous de « tables » , dans nos villes, dans nos paroisses ? Combien de soupes que nous croyons nôtres sont en réalité celles de l’autre, son travail, sa culture, sa contribution que nous nous approprions tout en le soupçonnant ? Et si le premier acte de l’hospitalité biblique était simplement de vérifier, avec humilité, à quelle table nous sommes réellement assis ?

Ce qui nous rend étrangers à nous-mêmes nous rapproche-t-il des étrangers ?

Il nous reste une troisième piste, la plus intérieure. La philosophe Julia Kristeva demandait : « L’universalité ne serait-elle pas… notre propre étrangeté ? »

Nous croyons savoir qui nous sommes. Mais est-ce si sûr ? Notre identité n’est pas définie une fois pour toutes : nous devons la reconsidérer maintes fois. Bien souvent, nous ne parvenons pas à réaliser ce que nous aimerions ; ce qui fait le tissu de notre vie nous échappe ; et parfois même, nous ne nous reconnaissons guère nous-mêmes dans ce que nous sommes devenus. Qui n’a pas eu, un jour, ce vertige de se regarder agir et de ne pas se comprendre ? L’apôtre Paul l’a formulé dans sa lettre aux Romains, au chapitre 7, verset 15 : « Car ce que je produis, je ne le comprends pas. Ce que je veux, je ne le pratique pas, mais ce que je fais, c’est ce que je déteste».

C’est bien sûr un cri chrétien, mais c’est avant tout un cri humain : celui de l’inquiétante étrangeté en nous.

Et voici l’hypothèse libératrice de ce matin : cette étrangeté n’est pas seulement une misère. Elle est peut-être un chemin. Car enfin, qui sommes-nous, nous les « natifs/autochtones », pour être si sûrs de notre sol ? Nos vies sont faites de ruptures, de détours, de passages. Nous avons tous été, quelque part, des requérants : d’un amour, d’un travail, d’une reconnaissance. Nous avons tous connu ces moments de déracinement et de désorientation où même notre propre langue nous semble étrangère.

L’insécurité vécue en moi-même peut me fermer — m’enfermer dans la défense d’une identité que je fige pour ne pas trembler, et que je bâtis contre l’autre. Mais elle peut aussi m’ouvrir : m’ouvrir à l’expérience du déracinement et de la désorientation qui habite l’étranger, cet autre qui, lui, n’a pas choisi d’être déplacé, mais subit le déplacement de l’intérieur, sa langue, ses repères, son statut, tout ce qui le tenait.

Si je reconnais l’étranger en moi, je ne suis plus contraint de le fuir hors de moi. Si j’accepte de ne pas être tout à fait chez moi en moi-même, je peux accueillir celui qui n’est pas chez lui chez nous. L’étrangeté devient alors ce lieu d’universalité dont parle Kristeva : ce point commun le plus profond entre tous les humains ; nous sommes tous, en quelque manière, des étrangers que l’on a aimés comme des autochtones.

Et c’est peut-être là le secret de fin de notre texte : « car vous avez été étrangers dans le pays d’Égypte. » Ce n’est pas un argument de supériorité morale venant de « nous avons souffert, donc nous valons mieux », mais c’est un argument de connaissance ; vous savez, de l’intérieur, ce que c’est qu’être étranger. C’est votre blessure, et c’est votre force. La mémoire de l’étrangeté n’est pas là pour nous culpabiliser, elle est là pour nous qualifier : elle fait de chaque communauté croyante une communauté d’anciens étrangers, donc une communauté qui sait accueillir.

« Je suis le Seigneur, votre Dieu. » La formule conclut le texte comme un sceau. Dieu affirme qu’il y a une source de la dignité humaine qui ne vient pas de nos frontières, de nos passeports, de nos statuts. Le « vous » de « votre Dieu » embrasse, dans le code de sainteté, l’indigène et l’étranger ensemble. Aucun d’eux n’est plus proche de Dieu que l’autre.

Amen.

Remerciements à Pierre BÜHLER pour son commentaire exégétique dans la revue Lire et Dire n°150.

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